Interview de Bénabar pour le WATZBY Magazine

Publié le Publié dans Presse 2015

Face A : Sa vie

 

Bien que son père, régisseur de cinéma, soit d’origine corse et sa mère, libraire, d’origine italienne, Bruno se sent bien au Nord.

« Le Nord en général me plait, je suis plutôt quelqu’un du Nord que du Sud »,

dit-il. Cela vaut pour Paris, mais aussi pour notre chère Bruxelles qui occupe une place toute particulière dans sa vie.

« L’architecture, le rythme qui n’est pas pareil. Les Parisiens ont toujours beaucoup de clichés sur Bruxelles, mais elle combine un peu les avantages d’une capitale et quand même il y a un côté qui n’est pas « provincial », mais qui reste moins énorme qu’à Paris »

 

L’histoire d’amour entre Bruno et Bruxelles a commencé très simplement.

« C’était par le biais d’un ami qui était bruxellois. J’avais 18 ans. On s’était rencontrés aux Etats-Unis, j’étais venu lui rendre visite et de fil en aiguille, j’ai découvert la ville. Après j’ai squatté un peu chez lui, j’ai fait un premier court-métrage ici à Bruxelles, à 20 ans, donc j’étais resté quatre, cinq mois pour préparer le truc, et puis voilà, les choses se sont faites comme ça. Je me suis tout de suite senti proche de cette ville que j’ai découverte plus par les « faubourgs » que par la Grand’ Place ! Je n’ai pas commencé en touriste», raconte-t-il en souriant.

 

Après quelques temps, la distance et l’éloignement entre Bruno et la capitale belge pesant chaque fois un peu plus lourd, il décide finalement d’emménager dans un appartement à Saint-Josse, Rue des Moissons. Il y restera presque quatre ans, début des années 2000. Mais leur histoire commune est loin de s’arrêter là. Bruno continue à venir la voir quatre, cinq, six fois par an, ne fût-ce que professionnellement. Il a tourné trois clips vidéo ici, il y a enregistré deux albums [Les Risques du métier, 2003 ; Les Bénéfices du doute, 2011] et lui a même consacré une chanson portant simplement son nom en 2005 sur son album Reprise des négociations ; le film qu’il a co-écrit avec Éric Lavaine et Héctor Cabello Reyes, et dans lequel il joue également aux côtés de Franck Dubosc et Jocelyn Quivrin, Incognito [2009], a été tourné en grande partie à Uccle ; et puis il y a ses tournées qui passent systématiquement par Bruxelles, que ce soit à l’Ancienne Belgique, au Cirque Royal ou à Forest National. Bruxelles, loin d’avoir oublié leur passé, a voulu symboliquement le commémorer, et c’est ainsi que Bruno a été fait « citoyen d’honneur » de Saint-Josse en 2009.

 

Brussels by night avant Paris by night

 

Bruno n’a jamais été un grand fan de boîtes de nuit, même étant plus jeune.

« Je ne suis pas tellement au courant des bars, parce que je ne les fréquente pas beaucoup en fait, contrairement à ma réputation », précise-t-il en plaisantant. « Mais il y a un resto dans lequel je vais tout le temps qui s’appelle La Boussole (place Sainte-Catherine), qui est un restaurant grec, mais qui est surtout un restaurant de poissons et qui pour moi, qui suis très fan de bouffe, qui y consacre beaucoup de temps et d’énergie, mérite quasiment une étoile. C’est un des meilleurs restaurants que je connaisse, tous confondus en ce compris les restaurants français », raconte-t-il enthousiaste.

 

On reste encore un peu en cuisine puisque Bruno, qui est aussi très ami avec le chef Jean-François Piège, doublement étoilé au Guide Michelin et bien sûr membre du jury de l’émission Top Chef (M6/RTL-TVI) depuis la première saison, doit nous faire une révélation plutôt surprenante.

« J’ai pas mal de copains chefs, je m’entends bien avec eux. Et puis, il y a une façon de travailler qui me plait bien. Et moi je suis fan de bouffe surtout ! La musique, ça passe en deuxième ! Si je ne pouvais que bouffer, je ne ferais que bouffer quoi », confesse-t-il d’un large sourire.

 

Bruno, l’artiste-citoyen engagé, participe cette année à la soirée Cap 48 (opération de solidarité de la RTBF au profit des personnes handicapées) et c’est d’ailleurs dans les coulisses de l’émission, enregistrée à Médiacité (Liège), que cet entretien a été réalisé. Il fait aussi partie de la grande famille des Enfoirés (au profit des Restos du cœur) depuis 2007, et a déjà montré à plusieurs reprises, par la participation à des compilations ou à des spectacles, un engagement ferme pour soutenir la lutte contre le SIDA.

« C’est bien la moindre des choses, on est des privilégiés. Venir « perdre une journée » pour soutenir une cause, ou une semaine dans le cadre des Restos, c’est très modeste notre participation. Parce qu’on est nombreux, ça donne un peu de paillettes au truc et ça soutient les gens qui bossent vraiment, les bénévoles, et les gens qui ont besoin de ces associations, les gens qui souffrent vraiment. Faut aussi avoir beaucoup d’humilité par rapport à ça, et puis le faire simplement. Franchement pour moi, ce n’est pas du tout un étendard. Je le fais dès que je peux le faire »,

explique-t-il. Et comme la solidarité ne doit pas s’exprimer seulement une ou deux fois par an, Bruno a mis en place un « pack famille » (100 euros pour quatre) ainsi que des prix spéciaux pour les étudiants et les chômeurs (20 euros) pour chacun de ses concerts.

« C’est une volonté appliquée de faire de la chanson « grand public » […] parce que tu peux tenir des grands discours de gauche, très généreux et cætera, puis faire les places à 70 euros ! Ici, c’est aller au bout du truc : que tout le monde puisse venir […] C’est un peu appliquer les choses que l’ont dit. Moi je crois de plus en plus à la politique appliquée : les grands discours, les grandes phrases, les grandes appellations, les grands concepts, c’est bien gentil…mais qu’est-ce qu’on fait sur le terrain ? »

 

Face B : Son oeuvre

 

 

Bruno est un artiste extrêmement productif, et le fil rouge de sa carrière est clairement l’écriture. C’est là qu’il peut exprimer pleinement son talent, imprimer sa patte. En tant que chanteur, il en est à sept albums studio en 17 ans, sans compter deux disques live, trois BO de films ainsi que de nombreuses participations à des albums « hommage », allant de Georges Brassens, Serge Reggiani, Jacques Brel, Dick Annegarn, Michel Delpech, Salvatore Adamo et Gilbert Bécaud à Renaud, en 2014. Ce n’est pas une surprise, et c’est même assez naturel que Bruno se sente à l’aise avec ces artistes puisqu’on peut tout à fait l’inscrire dans cette lignée de la chanson française grand public, « populaire », mais de qualité, dans laquelle l’écriture, l’interprétation, c’est-à-dire l’aspect artistique compte bien d’avantage que le potentiel commercial initial. Ce qui n’est évidemment en rien incompatible avec le succès et de grosses ventes par la suite pour certains de ces artistes.

 

Mais sa passion pour l’écriture l’a aussi emmené vers d’autres horizons, télévisuels et cinématographiques. C’est d’ailleurs par le court-métrage que Bruno a entamé sa carrière de saltimbanque aux débuts des années 90 [Nada Lezard, 1991 ; José Jeannette, 1992 ; Sursum Corda, 1994]. Non sans un certain succès, puisque José Jeannette remporta plusieurs prix dont le Prix du public à Nancy, le Prix spécial du jury à Montréal, et même une sélection au Festival de Cannes 1993 dans la Section parallèle. Il devient ensuite scénariste pour la télé avec à son palmarès notamment deux séries made in Canal+ : La Famille Guérin [2002, six épisodes], avec François Cluzet et Valérie Bonneton ; mais avant cela, la cultissime et décapante série H [1998-2002, 71 épisodes], avec Jamel Debbouze, Eric & Ramzy dans les rôles principaux.

 

Tout ça en parallèle de sa carrière de chanteur qui commence doucement avec ses deux premiers albums La p’tite monnaie [1997] et Bénabar [2001]. Les premiers passages en radio avec son deuxième album et le fait d’assurer les premières parties sur la tournée d’Henri Salvador en 2001 vont petit à petit le faire connaître du grand public. La suite est d’avantage connue : nommé aux Victoires de la Musique 2003 en France dans les catégories « Révélation » et « Révélation scène », il remporte l’année suivante le Prix du Meilleur album de chansons/variétés avec son troisième opus Les Risques du métier [2003].

 

L’album suivant Reprise des négociations [2005] est son premier n°1 en France, vendu à plus d’1 million d’exemplaires et certifié disque de diamant. Il contient notamment les titres Le Dîner, Maritie et Gilbert Carpentier et Bruxelles. Les Victoires de la Musique 2007 salueront doublement la réussite de Bruno avec les Prix d’Interprète masculin de l’année et de Chanson de l’année pour Le Dîner. Vu le caractère généralement très réaliste de ses textes, j’ai voulu savoir si la scène dépeinte avec malice et humour dans ce titre était autobiographique. Et puis surtout s’il pouvait enfin nous révéler l’identité de ces mauvais bougres. Tentative infructueuse.

« Je suis obligé de retenir cette information, parce que je les vois encore », plaisante-t-il. « C’est toujours très autobiographique, ou ça part d’un truc autobiographique, ou très proche de moi : si ce n’est pas moi qui l’ait vécu, c’est quelqu’un de proche, où j’ai senti le truc. Mais après, très vite, j’essaye de broder autour pour raconter une histoire qui s’adresse à tout le monde, et que ça ne reste pas nombriliste. Ce n’est pas du tout une volonté de raconter ma vie dans mes chansons. »

 

Son cinquième album Infréquentable [2008] lui permet de poursuivre sur sa lancée en devenant n°1 en France et en Belgique cette fois. Néanmoins, en plein boom de la crise existentielle du CD en tant que support, ces bons résultats ne se traduisent plus de la même manière dans les chiffres de vente, au-delà du caractère exceptionnel du succès de l’album précédent. L’Effet papillon est le titre phare de l’album. Six ans après sa sortie, il continue à être le titre de Bruno qui globalement tourne le plus sur les radios belges, et il a par ailleurs été son single le mieux classé dans nos charts. Ceci expliquant peut-être cela.

 

2011, c’est l’année du doute. Un peu pour Bruno, qui parvient néanmoins à entrevoir ses bénéfices. Bien d’avantage cependant pour quelques critiques, quelques médias et une partie du public.

« L’album de 2011, Les Bénéfices du doute, était un album un peu énervé, où je me posais plein de questions, sombre, assez mal compris d’ailleurs »,

explique-t-il. L’album contient pourtant deux singles réussis, Politiquement correct et Les Râteaux. C’est surtout ce premier titre qui a fait s’emballer certains médias, allant jusqu’à polémiquer au sujet de l’engagement politique du chanteur.

« J’aime bien la politique, je trouve ça intéressant et sain, mais par contre il faut faire gaffe au côté « paillettes à parler de tout » : il y a tellement de brouhaha, de commentaire du commentaire du commentaire ! Je fais attention pour être à l’écart de ça, mais cette chanson c’était vraiment une volonté de redire : « oui, c’est vrai, je ne suis pas raciste, je ne suis pas homophobe, je ne suis pas misogyne, et ce n’est pas si mal ! » Des fois on entend des trucs, et ce n’est pas dirigé contre une personne en particulier, mais tu as l’impression que si tu n’es pas raciste, tu es un peu con quoi ! C’est bien aussi de rappeler que ces valeurs-là ne sont pas que des valeurs angéliques de bobo inutiles. Ça peut être aussi de vraies valeurs humaines, de fraternité, et que ce n’est pas si ridicule d’essayer de les faire passer. »

Aujourd’hui, les propos de Bruno n’ont sans doute jamais sonné aussi juste, au moment où Marine Le Pen et le Front National en France ne cessent de progresser scrutin après scrutin, et au moment où le livre du journaliste/polémiste Eric Zemmour, Le Suicide français, est tiré à 5.000 exemplaires quotidiens, surpassant même le livre « déballage » de Valérie Trierweiler, ex-Première dame de France. Les Bénéfices du doute se vend à nouveau moins bien que le précédent album, et cette fois il ne décroche plus la place de n°1, se contentant d’un très honorable top 5 en France et en Belgique.

 

Avril 2014, Bruno revient avec Paris by night, un titre jazzy, entraînant, dépeignant les virées nocturnes dans la capitale française. C’est le premier extrait de son nouvel album Inspiré de faits réels sorti lui le 25 août dernier.

« L’album précédent m’a permis de « purger » un peu les énervements. Cet album-ci est un peu plus lumineux, marrant, parce que j’ai pu un peu me détendre entre temps. » Le processus créatif a duré environ deux ans, avec beaucoup de travail à la clé et en particulier sur les textes évidemment, mais tout s’est passé de manière limpide et naturelle cette fois-ci, d’après Bruno. « On n’a pas pris de réalisateur, justement pour avoir un album très simple dans la facture. Je l’ai fait avec les musiciens de tournée, qui repartent avec moi, et qui sont avec moi depuis 20 ans pour certains. »

Le retour est déjà gagnant pour Bruno puisque son nouvel album obtient son deuxième meilleur classement chez nous de toute sa carrière, derrière le n°1 Infréquentable en 2008, et que Paris by night égale la performance de L’Effet papillon dans les charts, en tant que single à lui ayant le mieux marché chez nous. Par ailleurs, c’est la balade piano/voix Le Regard qui a été choisie comme deuxième extrait de ce nouvel album.

 

Parmi les influences de Bruno, au-delà des traditionnels Cabrel, Souchon, Renaud, et plus particulièrement pendant le processus créatif entourant son dernier album, on retrouve Franz Schubert et Tom Waits. D’une part, il redécouvre la musique classique qu’il « n’écoutait pas du tout étant jeune ». D’autre part, il renoue avec le rock expérimental d’un amour de jeunesse depuis un an. S’il cite le classique Rain dogs [1985] comme l’album l’ayant le plus marqué de tous les temps, c’est l’ensemble de l’œuvre de Tom dont il s’imprègne à nouveau. En rock français, plus « nerveux » que la chanson française, il a accroché avec Téléphone pour son côté « patrimonial, partie intégrante de la culture française », et avec les Négresses Vertes pour leur côté alternatif et la diversification de leur instrumentarium.

 

Bruno le bosseur ne s’arrête pas là. A côté de la chanson, il compte encore multiplier les projets au cinéma, au théâtre et à la télévision aussi.

« Au théâtre, c’est une pièce que j’ai co-écrite avec un scénariste qui s’appelle Héctor [Cabello Reyes]. C’est pour 2016 en principe et là on cherche justement mon partenaire, ça se joue entre 2 gars. » Mais il tempère néanmoins : « ce sont des projets qui se feront ou qui ne se feront pas mais voilà, je suis assez actif sans être trop gourmand, sans essayer d’être sur tous les coups non plus tout le temps. Pour essayer de choisir les trucs qui m’intéressent et dans lesquels j’ai le sentiment de pouvoir servir à quelque chose. »

 

Pour l’instant, sa seule date prévue en Belgique est le 23/04/2015 au Palais 12 du Heysel. Il y aura peut-être l’un ou l’autre festival dans le courant de l’été prochain, mais la tournée qui s’annonce est une tournée « resserrée », d’une cinquantaine de dates environ. Les Francofolies de Spa, le Brussels Summer Festival, qui sait? Il s’y est en tout cas déjà produit à plusieurs reprises, et sur sa précédente tournée à l’été 2012, il avait même fait coup double.

« Des souvenirs de concerts à Bruxelles ? J’en ai plein ! Il y a un côté très chaleureux. La dernière tournée, on l’a terminée à Bruxelles et on l’a filmée. Ça compte beaucoup pour moi les dates à Bruxelles. Comme toutes les autres dates pour être franc, il n’y a aucune date que je néglige, aucune ville que je prends de haut… Mais Bruxelles, il y a un petit picotement particulier »,

conclut-il. Espérons juste ne pas devoir attendre trop longtemps avant que ça le démange à nouveau !

 

 

 

 

 

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