Bénabar : «J’aime raconter la vie des gens de la classe moyenne »

Publié le Publié dans Presse 2011
 La Croix:  Votre album s’appelle Les Bénéfices du doute. Doit-on vous les accorder?
 BENABAR : Mes disques portent souvent un titre générique. Il y a eu Les risques du métier, Reprise des négociations… Celui-ci s’est imposé pendant la réalisation. Moi qui ai un rapport laborieux à l’écriture, je me sentais détendu, heureux d’être chanteur, de me trouver en studio. Je vivais très bien le doute qui habituellement me rend anxieux. Je l’ai resserré sur le plus important : l’écriture d’un couplet, la cohérence d’une mélodie. Le titre s’est imposé ainsi, au sens premier : le doute comme moteur de bénéfices.
Vos albums se caractérisent aussi par leurs pochettes : des portraits de vous, très travaillés. Pourquoi ce parti pris?
Je travaille avec le même photographe, Christophe Rihet, depuis mes débuts. On se connaît bien et, sur la durée, le regard qu’il pose sur moi est intéressant. La photo retenue cette fois a un côté très direct, frontal. Je vous parle les yeux dans les yeux, sans tromperie sur le contenu. Ce que vous avez là, vous l’aurez dans le disque et je l’assume.
 Vous faites allusion à Politiquement correct, la chanson qui ouvre le CD?
Cette chanson, puisqu’on en parle, part d’un besoin de régler des comptes avec un discours de plus en plus répandu, qui attaque le politiquement correct et qui m’exaspère. Un discours cynique, branché, qui tend vers l’égoïsme juste pour faire bien. Ça ne prétend pas être une chanson à message, ni une provocation. Cela tient plus de l’énervement pour clore une conversation de bistrot. Autant dire que la première fois que je l’ai chantée à la télévision, j’ai cru interpréter une chanson de rebelle. Je mesure aux critiques reçues que j’ai bien fait de la mettre sur le disque. On m’attaque sur le fait que j’enfonce des portes ouvertes? Je prétends au contraire qu’il y a besoin aujourd’hui de redire certaines choses. Je suis hétérosexuel, marié, père de famille, et oui, j’essaie d’élever mes enfants sur des principes «politiquement corrects»… Je suis convaincu que ce n’est pas si inutile.
 Le disque mêle les sujets sérieux –  Après de près,  qui traite de l’alcoolisme – ou tristes –  Les Mirabelles  sur le deuil –, la tendresse avec  C’est d’l’amour  et la franche rigolade des  Rateaux…  Vous sentez-vous héritier d’un Pierre Perret?
Je l’ai découvert sur le tard, par ses chansons libertines, littéraires, ou pour enfants. Je n’ai découvert que plus tard l’étendue de son répertoire. J’aime écrire sur un thème comme s’il s’agissait d’un sujet de rédaction. J’ai fait des chansons d’amour, de rupture… Celle sur la bouteille m’a fait l’effet d’un exercice de style. Il fallait trouver le bon angle. Les Mirabelles est une chanson de vécu, en mémoire de Jocelyn Quivrin avec qui j’avais tourné le film Incognito et qui est décédé accidentellement peu de temps après. C’était une amitié potentielle, en devenir, et qui n’a pas eu le temps de se développer. Elle laisse un sentiment triste, cruel. C’est d’l’amour est ce que j’appelle la «chanson-qui-arrive-en-cours-d’album», quand on a l’esprit tranquille. Il y en a toujours une, pas toujours impérissable mais qui donne une couleur immédiate, alors que les autres ont pris deux ou trois ans à sortir.
  C’est ça ma vie est-elle aussi une chanson de vécu, un premier bilan après la quarantaine et les dix ans de carrière?
Ce n’est pas mon histoire, mais c’est la chanson la plus emblématique de l’album. J’ai 42 ans, symboliquement je suis au milieu de ma vie, je suis grosso modo ce que je serai toujours. Les choix qui m’animent sont là. Les doutes aussi.
 Acceptez-vous d’être qualifié de chanteur de variété?

 

Je suis devenu chanteur par accident, j’ai fait cinq ans de bistrot, ça m’a aidé à ne pas me projeter. Je vis bien la notoriété, je l’aime beaucoup, même, car c’est plus de la reconnaissance. Que les gens chantent mes chansons me bouleverse toujours. Toute une partie de la variété actuelle s’est éloignée de la chanson populaire en se bouchant le nez, ce qui est très élitiste et stupide. N’est pas Alain Bashung qui veut. Et lui a faitGaby ou Vertige de l’amour, Serge Gainsbourg a écrit L’Ami Caouette, merveilleuse chanson désuette. Je défends bec et ongles la chanson de divertissement. Si vous écoutez les mêmes chansons que votre boulangère, vous n’avez pas forcément échoué dans la vie. Moi j’écoute les chansons de Calogero, de Michel Delpech, de Joe Dassin…

 

  L’intégrale de vos textes vient aussi de paraître en livre (1). Vous sentez-vous chroniqueur de votre époque?

 

J’aime dans mes chansons raconter la vie des gens de la classe moyenne. J’en suis moi-même un exemple type, même si je fais aujourd’hui partie des privilégiés. Mais classe moyenne un jour, classe moyenne toujours. Je n’achèterais jamais un vin valant une fortune. Ma vision de la vie est commune à toute une classe. Notre monde compte de plus en plus de super-riches et de super-pauvres, mais la classe moyenne, celle que je chante, celle qui consomme et fait tourner l’économie, qui achète une maison et s’éduque, part une semaine au ski en hiver, et me donne l’impression d’être en voie de disparition. Il faut tout faire pour que la classe moyenne existe. Et un peu la célébrer.

JEAN-YVES DANA

http://www.la-croix.com/Culture/Musique/Benabar-J-aime-raconter-la-vie-des-gens-de-la-classe-moyenne-_NG_-2011-12-23-750424

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