Bénabar « On est tous un peu responsables… »

Publié le Publié dans Presse 2008

Sans surprise, c'est la profonde crise financière que nous traversons qui a d'abord retenu son attention. « Je me considère comme un privilégié, mais pour autant, je n'ai jamais misé un franc en Bourse, nous avoue-t-il d'emblée. Et j'en suis plutôt satisfait car, de la sorte, je ne me suis pas rendu complice de ce qui s'est passé. »

Notre invité se dit sans ambages « béotien » en sciences économiques. Mais il se tient au courant, en lisant la presse ; il cherche à comprendre, en citoyen responsable.

« Une partie du problème provient du fait que les banques ne veulent plus se prêter de l'argent entre elles, commente-t-il. C'est incroyable. C'est un peu comme si un cuisinier refusait de consommer ce qu'il a préparé ! On a pu parfois avoir l'impression que cette crise se jouait dans un monde irréel… mais ses conséquences commencent à toucher la sphère réelle. »

Politiquement, cette crise donne de nouveaux arguments aux adversaires traditionnels du capitalisme.

« J'ai en effet entendu certains gauchistes se réjouir de ce qui arrive, réagit le chanteur. C'est absurde, car tout le monde est dans le pétrin. Cela dit, on a vu, une fois de plus, la réalisation de la vieille formule selon laquelle certains (nantis) privatisent les profits et mutualisent les pertes… Et je trouve cela scandaleux. De même, heureusement qu'on n'a pas succombé aux “retraites par capitalisations” (un stock de capital est prélevé sur les salaires des travailleurs et confié à des fonds de pension, qui les placent principalement en obligations et en actions, afin de financer les retraites de ces mêmes travailleurs, NDLR) et autres produits que certains ont essayé de nous vendre ces dernières années. Si je peux donc être d'accord avec certaines analyses de l'extrême gauche, au-delà, leur discours conduit à des impasses. Je reste capitaliste, mais capitaliste de gauche. L'extrême gauche a longtemps reproché à la gauche réformiste d'accompagner le marché… C'est exactement cela qu'elle doit faire. Il faut en revenir à des règles. Le marché “autorégulé”, ça ne marche pas, on l'a vu. »

La moralité de ce discours pourrait être : « N'acceptez pas pour argent comptant tout ce qu'on vous dit. » Bénabar pourrait-il composer une chanson au message aussi explicite ?

« Franchement non, répond l'intéressé, après une fraction de seconde d'hésitation. Je me méfie des gens qui délivrent des messages… »
Au cours de cette crise financière, le président français Nicolas Sarkozy s'est signalé par quelques mâles interventions, exigeant des changements à la tête de Dexia (dans le capital duquel la France est entrée), ou la fin du régime des « parachutes dorés », ces indemnités plantureuses accordées aux grands patrons qu'on veut virer.
« Sarkozy veut moraliser le capitalisme ; tant mieux, sourit notre invité. Cela dit, quand on sait qui sont ses amis et qu'on se souvient de ce qu'il disait il y a peu… Il surfe sur une vague. Pour moi, il est plus un homme politique qu'un président. Par rapport à ses déclarations, je ne suis pas de ceux qui réclament des têtes dans une sorte de grande cérémonie laïque, au cours de laquelle on se purifierait avec le sang des sacrifiés… Ce qui s'est passé est humain. Car tout le monde spécule – si j'ai un appartement à vendre, j'attendrai que le marché de l'immobilier soit au plus haut… Mais attention, cela ne veut pas dire que rien ne doit changer. Il ne faudrait pas qu'on éteigne l'incendie, que tout le monde paye les pots cassés… et qu'ensuite tout reparte comme avant ! Quand on entend certaines déclarations – comme celles d'Alain Minc, par exemple – on peut nourrir quelques craintes à ce propos. »

THIERRY COLJON ET WILLIAM BOURTON - LE SOIR (Belgique)

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