Bénabar mue pour échapper à la «claustrophobie artistique»

Publié le Publié dans Presse 2008

Bientôt quadragénaire, comme il le rappelle dans une chanson mélancolique d’une noble modestie («Malgré tout»), Bénabar privilégie davantage les évocations des faux-semblants que le comique de situation qui a contribué au succès exponentiel du trentenaire. Après presque 1,5 million de copies de Reprise des négociations il y a trois ans, son sens d’observateur des mœurs humaines se porte sur des cadrages moins serrés dans Infréquentable. Rencontre.

Le Temps: Vous sortez d’un tour de France promotionnel dans sept villes outre Paris. Sans compter la Belgique et la France. Quelle mouche vous a piqué d’effectuer un tel marathon ?
Bénabar: C’était une volonté de changer, de refaire de la promotion de proximité. Sans vouloir à toute force flatter le public et les médias, sans démagogie donc. Il s’agissait de conserver un côté frais et spontané dans ma promo – même si c’est usant -, afin d’éviter l’ennui et la représentation à la façon d’un acteur hollywoodien qui sert son laïus de «c’est formidable d’avoir travaillé avec tel ou tel». Cela permet aussi d’avoir plus de retours critiques sincères sur son travail.
– Pour quelqu’un dont le parcours a démarré sur les petites scènes, dans les cafés-concerts il y a près de quinze ans, c’est une manière de garder les pieds sur terre malgré le succès ?
– J’ai plutôt les pieds sur terre de nature. Mais c’est vrai que contrôler, être vigilant sur cet aspect-là de mon métier compte. Plutôt que d’accorder audience dans un grand hôtel comme ici à Genève avec des médias qui défilent à la queue leu leu. C’est une façon de ne pas faire n’importe quoi sous couvert de célébrité et de mieux assumer toutes les facettes de mon métier. C’est une manière de ne pas se laisser dévorer. De ne pas devenir le jouet des événements.
– «Infréquentable» semble révéler une volonté de changement musical et un désir d’abandon progressif des chansons saynètes ou à sketches vers une écriture aux focales plus larges ?
– C’est vrai mais c’est une transition pas pleinement consciente. Même si j’espère toujours écrire de belles et touchantes chansons, je n’arrive pas à être aussi stratège, car à un moment tu es obligé d’écrire sur ce qui te passe par la tête et te touche. J’avais surtout l’envie de ne pas m’enfermer. Musicalement et sur le plan des textes, j’ai eu peur de me recroqueviller sur une recette et craignais une forme de claustrophobie artistique. Et comme je suis plutôt inquiet de nature, il fallait à tout prix anticiper. Donc oui, Infréquentable découle d’une volonté d’élargir les horizons. Ce qui ne signifie pas renier ses modèles de chanteur populaire, tel Michel Delpech. Trouver des éclairages neufs était ainsi indispensable.
– Eviter de tomber dans la capitalisation d’un fonds de commerce tout en jouant la carte d’une certaine continuité ?
– Sans vouloir changer radicalement, la peur du fonds de commerce était prégnante. D’autant plus que l’album précédent s’était très bien vendu. Pour un cinquième album en douze ans, au-delà des jugements de valeur sur les chansons, une évolution dans la continuité était nécessaire.
– La veine mélancolique, sombre parfois, que vous affirmez via quelques ballades procède-t-elle de ce changement ?
– C’est un penchant que je n’ai pas senti sur le moment. J’ai rarement de point de vue global sur un disque, qui s’écrit toujours titre après titre pour moi. C’est involontaire mais je l’ai constaté avec le recul, les avis du public et des médias. Hormis pour une chanson comme «Malgré tout», sciemment triste où on n’a pas lésiné sur les moyens, avec les violons notamment. Il ne manque plus que Jane Birkin en train de pleurer dans un coin pour que ce soit le noir total… C’est peut-être ce côté jusqu’au-boutiste qui différencie au final Infréquentable des autres disques. Je ne fais plus une chanson triste et deux vannes derrière; ça patine l’album et le rend sans doute plus romantique, en demi-teinte en tout cas.
– L’observation qui a guidé «Malgré tout», c’est l’idée du legs, d’une postérité ?
– Ce n’était pas l’idée de postérité artistique personnelle, égocentrique. Je voulais plutôt évoquer l’Homme, mes frères humains. J’ai même réécrit la chanson parce qu’elle était trop grandiloquente à l’origine. Je voulais évoquer Monsieur et Madame Tout-le-monde, ceux qui n’ont pas apporté la Révolution française ou contribué aux périodes importantes de l’histoire de l’humanité mais peuvent tout de même être fiers. Indirectement, après lecture a posteriori, c’est aussi une manière de relativiser le rôle et le statut du chanteur qui, dans la majorité des cas, n’a rien inventé non plus de fondamental.
– «Tout vu, tout lu», c’est une pique contre les imposteurs ?
– Sans jugement de valeur, avec tendresse face à une détresse, c’est la mythomanie que je décris, une tendance qui rôde davantage dans les métiers où des lumières brillent facilement…

LE TEMPS (SUISSE) – Olivier Horner

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