Bénabar : Chanteur désinvolte

Publié le Publié dans Presse 2004
Le Nouvel Observateur. – Il y a trois ans vous jouiez dans des arrière-salles de troquets enfumés, aujourd’hui vous passez chez Drucker. Ça fait quoi, d’être un chanteur à succès ?
Bénabar. – Pas grand-chose. Je ne passe pas mes nuits vautré aux Bains-Douches. Disons que cela apporte un certain confort. Et puis, désormais, les médias me demandent mon avis sur le bonheur, les intermittents, mes secrets de beauté. Hormis ça, je fais toujours le même métier. Et un jour sur trois, mes soirées se terminent au fond d’un bus avec une bande de musiciens.
N. O. – Sauf que la taille du bus a changé ?
Bénabar. – Exact. J’ai débuté en écumant les pianos-bars et les cabarets de sous-préfecture à bord d’une vieille bagnole. Puis on est passés au minicar. Depuis deux semaines, nous avons récupéré le tour bus de Robbie Williams. Avec chauffeur anglais, deux coins salon et une télé écran plat. La grande classe, même si je suis un peu déçu de ne pas avoir trouvé de vieilles groupies desséchées dans les placards. Mais bon, c’est à la taille du tour bus qu’on reconnaît l’importance du chanteur!
N. O. – Avec Vincent Delerm, Mickey 3D, Keren Ann… il paraît que vous incarnez «la nouvelle chanson française» ?
Bénabar. – Derrière le label «chanson française», il y a un côté cocardier, intégriste de la rive gauche, qui m’ennuie profondément. Cela sous-entend aussi que depuis vingt ans, il ne s’est rien passé. Aucun chanteur digne d’intérêt. C’est aberrant. Je ne crois pas à une génération spontanée. Simplement, à un moment une partie du public s’est lassée des grosses machines, des variétés de Zénith, de la chanson pour shows télé.
N. O. – Existe-t-il des rivalités entre vous ?
Bénabar. – Aucune. J’ai lu récemment que je ne pouvais pas encadrer Benjamin Biolay. Première nouvelle! Je ne le connais pas et j’aime ce qu’il fait. Le petit show-biz affectionne ces querelles montées de toutes pièces. Si nous avions vendu 40 millions de disques chacun, tout irait bien. Mais c’est vraiment pas le cas. Oups! (Il renverse son verre de poire sur son pantalon.) Mon costard tout neuf! Ça attaque?
N. O. – La tête, un peu; le costume, je ne sais pas. Vos chansons croquent avec drôlerie ou gravité des histoires du quotidien. Mais à quand Bénabar chanteur engagé ?
Bénabar. – La posture du poète torturé, très peu pour moi! Je trouve cela ennuyeux. Et puis, le risque, c’est de virer rapidement démago. Ce qui ne m’empêche pas de prendre position dans des interviews. Le pire, c’est «Ma liberté de penser», de Florent Pagny. Un texte ultrareac mais en même temps, il se fait faire des dreadlocks décolorées pour montrer que, malgré tout, c’est un mec cool!
N. O. – Vous faites partie des anciens de Canal+ ?
Bénabar. – J’ai coécrit les éditos de Bruno Gaccio pour l’émission « la Grande Famille ». J’ai aussi été l’un des scénaristes de la sitcom « H » avec Jamel et Eric et Ramzy. Une bonne école. J’arrivais avec des répliques que je voulais encadrer sous verre tellement je les trouvais hilarantes. Les acteurs les lisaient. Personne ne riait. Et mes vannes finissaient à la poubelle. La première fois, on trouve cela injuste. Après, on apprend à désacraliser ce qu’on écrit.
N. O. – Vous allez être papa. Allez-vous acheter le monospace que vous raillez dans l’une de vos dernières chansons?
Bénabar. – Après avoir beaucoup conduit, j’ai maintenant une peur panique de prendre le volant. Je m’évanouis. Je me sens mal. Cela donne lieu à des sketches dignes de Woody Allen, mais à vivre c’est moins drôle. C’est pour ça que j’ai choisi ce métier, pour avoir un chauffeur.

Vincent Monnier

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