Interview dans CAMPUS JUILLET 2003 N°80

Publié le Publié dans Presse 2003

Le clown Barnabé, le chanteur a l’anagramme Bénabar. Tous deux partagent ces scènes de vie. Ces instants fugaces où s’entrechoquent humour, cynisme et justesse. Porte par son premier album sous ce nom – il portait la marque Bénebar et associes – les risques du métier confirme son talent, mais aussi la volonté de se remettre (un peu) en cause. Tout en se méfiant du temps qui voudrait passer trop vite et avec précipitation vous sucer l’essence vitale. Personne ne veut terminer en souvenirs, demandez donc aux retraites dégages des plon-plon en fanfare, elle marque le contraste avec ses textes cisèles aux arrangements délicats. Soucieuse de ne pas se laisser croquer par la réussite, elle se fait plus aérienne. Même si les mots lui plombent les semelles.

Tu as enregistré de nouveau avec Alain Clouzeau, travaillé avec ton groupe de scène, il y a une écurie Bénabar ?
C’est mon posse (rires) (collectif regroupant des musiciens ou non, évoluant habituellement dans le milieu du rap, ndlr.) La même équipe avec laquelle nous avons beaucoup tourné l’année dernière. C’était alors un choix de profiter, une des raisons pour lesquelles l’album s’est fait très vite, de la redescente de la tournée et de rester sur le même dynamique.
Après la tournée, vous avez presque immédiatement repris la mise en place des morceaux ?
Oui, c’est ça. Il y a eu deux mois de battement, j’ai travaillé ensuite avec l’arrangeur puis nous avons attaqué l’enregistrement.
Dans cette équipe soudée, es-tu l’unique compositeur ou peut-on parler de travail en commun ?
J’ai tout composé sur cet album. C’était déjà le cas sur le précédent, excepté le morceau composé par Denis, l’accordéoniste. Mais je m’occupe essentiellement de la musique, des accords et parfois des thèmes. Ensuite l’arrangeur reprend l’ensemble, par exemple toute les orchestrations et retravaille de son coté avec la complicité des autres musiciens. Faire sonner l’ensemble est un authentique travail d’équipe.
Les risques du métier n’est pas la révolution transcendante de l’album précédent mais apparaît comme la suite logique et presque parfaite ?
C’est vrai, c’est essentiellement une question d’ajouts minimes, comme les cordes. Pour des gars comme nous qui venons des bistrots, on aurait presque peur de passer pour des cons ou que tes potes se foutent de ta gueule. Mais c’est une continuité que nous assumons complètement. Tout en ayant conservé notre marge d’évolution. Les rythmiques ont été beaucoup travaillées, l’ensemble quitte le côté alternatif chanson française, la pompe… Toute l’ambiance lourde et pesante du premier nécessitait plus de finesse et d’ouverture.
Cet équilibre entre des testes sombres et une musique aérée, presque bucolique, c’est une marque de maturité ?
J’évolue, mais je ne me reconnais pas vraiment dans l’esprit « il faut absolument tout changer ». Faire de l’original coûte que coûte ne m’intéresse pas. Le plus important est d’avancer. Le vrai souci que j’avais sur cet album était de ne pas refaire le même. Ce n’est pourtant que le troisième, mais tu peux vite te répéter, rentrer dans une systématique, se poser des questions tordus… Je pense avoir contourné l’écueil.
Comment ?
En me remettant en question, ne pas être trop indulgent par rapport à moi-même, faire les chansons comme je le sentais, les assumer, tout en gardant certaines distances avec les gens qui donnent leur avis dessus… J’ai ainsi souvent changé les paroles, viré des couplets entiers, j’ai toujours essayé de garder cette exigence. D’où l’importance de travailler avec la même équipe, des gens qui te connaissent et sont restés vierges du succès de l’album précédent, capable de te dire « désolé, ta chanson elle est toute pourrie. »
Quels risques as-tu voulu éviter sur cet album ?
Le risque de l’album super-produit, super-cher, aller faire les cordes à Londres quand on a besoin d’un petit studio familial en Belgique, ne pas prendre Manu Katché à la batterie, réclamer des photos à Mondino alors que c’est mon pote qui a fait la photo et celles d’avant… Bref, ne pas se poser de problèmes qui n’en sont pas.
Ta galerie de personnage est toujours aussi riche, avec quand même une prédominance féminine ?
C’est aussi un des problèmes que je me suis posés, une sale impression : « putain je suis en train de faire un album de chanteur de charme alternatif ». Mais j’assume. Après ce n’est pas vraiment un choix car certaines chansons ne parlaient pas de filles, mais étaient moins bonnes. La sélection se fait sur la qualité de la chanson, peut importe le thème.
Si ta musique s’est étoffée, les arrangements restent très discrets. C’était un réel souci de conserver spontanéité et authenticité ?
Oui c’est un vrai choix de conserver un son assez brut, même si il n’est pas enregistré live. Peu d’effets mais beaucoup d’acoustique, les sonorités des instruments sont respectées, afin d’éviter tout écrasement. Pour les cordes par exemple, on a fait le choix de prendre un trio et pas les descentes de cordes. Ce problème de caractère à chacun des éléments s’est posé à chaque fois.
C’est un choix politique ou s’est-il imposé comme une continuité au succès de votre tournée ?
Oui, c’était plus ça. A trop vouloir produire l’album, c’est finalement le réalisateur qui en fait le son alors que c’est normalement la tâche des musiciens. Si tu les as choisis, c’est pour leur patte, leur sensibilité, que tu n’as pas envie de voir disparaître. L’objectif était peut-être un peu vaniteux, parce qu’avoir une identité sonore, ça ressemble au Graal de la musique. Je pense que si l’on n’y est pas complètement parvenu, l’album est quand même loin du son écrasé et du formatage radio.
Tu t’es engagé dernièrement contre la guerre en Irak auprès du collectif « Ensemble Contre la Guerre », c’est pourtant un domaine que tu évites dans tes chansons, pourquoi ?
Attention je n’y ai pas participé mais seulement signé une lettre, pour laquelle je me suis d’ailleurs un peu fait forcé la main par Maly de Tryo… Je l’ai fait bien sûr parce que j’étais contre la guerre, mais la manière dont ça se faisait ne me convenait pas. J’ai fait partie de ceux choqués par les manifs muettes concernant Saddam Hussein. La guerre c’est quand m^me plus grave et plus compliqué que ça. Dénoncer Georges Bush comme un fumier sans dire que Saddam en est un énorme, je trouve ça bizarre. Mais ce coté engagé de la chanson, c’est un problème que je n’ai pas encore résolu. J’ai du mal à me situer. Je suis pourtant personnellement très politisé, mais un chanteur bascule facilement dans la démagogie. Aller jouer au Zénith pour dire : « vous voyez moi je n’aime pas la guerre »… c’est plutôt limité.
Tu utilises pourtant beaucoup le cynisme et le second degré, particulièrement adaptés à ce genre de dilemme…
Oui, mais c’est toujours délicat. J’ai bossé sur une chanson engagée, mais elle n’était pas intéressante. C’était une chanson contre le Front National, le refrain c’était ; « espèces de gros fumier / je t’emmerde / fumier.. » au bout d’un moment je me suis demandé si cela servait à quelque chose.
En concert, tu privilégies l’efficacité. C’est une ligne directrice, où elle dépend simplement de la sensibilité du soir ?
C’est impossible de compter sur la pureté des instruments. Tellement de facteurs parasitent le son qu’il vaut mieux faire une note que trois qui se chevauchent. Certains préfèrent le religieux dans la virtuosité, nous, le bordel et jouer dans le contact, que tout le monde ne soit pas la tête dans le guidon. Y prendre du plaisir, c’est jouer sur les nuances que chacun souhaite faire ressortir et ressentir.
Te sens-tu partie intégrante de cette scène française émergente mise ne avant, aux côtés d’artistes comme Alexis HK, Vincent Delerm, Thomas Fersen… ?
En partie. J’aime bien ce qu’ils font mis à part Alexis HK que je connais très mal… mais je ne m’en sens pas plus proche que ça. J’ai plus de points communs avec des gens comme Sanseverino, notamment dans le parcours, le côté « petits bars ». Ce sont des gens que je respecte, mais en même temps je ne sens pas le côté « nouvelle chanson française » rabâchée par les journalistes. Mais indirectement j’en profite, donc ça me va.
Quels sont les risques du métier ?
Nombreux. Faire un mauvais album, un disque qui ne marche pas, qui marche pour les mauvaises raisons, se trahir soi-même, avoir un accident de mini-bus, se casser la santé en tournée à force de faire le fête… Que ça devienne un métier aussi, je ne m’étais jamais posé les problèmes dans ces termes là. Sans fausse naïveté, je fais des chansons et c’est déjà une bonne nouvelle de pouvoir les jouer sur scène. D’un seul coup tu passes dans un truc beaucoup plus installé, très bien parce que c’est la suite logique, mais bon… ça ne m’inquiète pas en soi, mais c’est un risque. Il prend trop d’importance quand tu préfères aller chez le coiffeur avant de monter sur scène plutôt que de répéter ton morceau. Ca te rend vite con. C’est la somme de ces choses autour de la musique qui font les risques du métier. Le but du jeu reste de faire des chansons et de toucher les gens.

Propos recueillis par Pascal Bagot
CAMPUS MAG – JUILLET 2003 -

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